Les producteurs parlent

février 15, 2012 § 1 commentaire

Il y a longtemps que j’ai pris le temps de partager mes réflexions ici. Ce ne sont cependant pas les idées qui manquent, mais plutôt le temps de les mettre par écrit alors que mon séjour au Burkina tire à sa fin. Alors que mes écrits ont jusqu’ici porté sur ma propre perception des choses depuis mon arrivée au Burkina en 2010, cette fois je vous propose plutôt de visionner ce vidéo que j’ai produit avec des membres de la Coopérative Agricole du Passoré (CAP), donnant l’occasion aux producteurs de prendre la parole eux-mêmes. Cliquez sur le lien suivant pour le récit d’une expérience innovatrice menée par ces producteurs avec qui j’ai beaucoup travaillé au cours de la dernière année et demie: L’Épargne Baoré à la CAP.

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Semences améliorées: améliorées pour qui?

octobre 30, 2011 § 2 Commentaires

Dans ma dernière chronique je vous parlais de la campagne agricole qui, cette année, s’annonçait plutôt mal, ainsi que de la pluviométrie qui met chaque année les producteurs à sa merci. J’y parlais de l’impact des décisions prises par les producteurs, comme semer telle ou telle culture dans un bas fond ou semer plus ou moins tôt dans la saison. Dans chacun de ces exemples, le producteur est ultimement dépendant de la pluviométrie : s’il a choisi de semer dans un bas fond et que la pluie est abondante, les récoltes en souffriront; s’il a choisi de semer tard dans la saison et que les pluies cessent trop tôt, il peut également s’attendre à de mauvais rendements. Mais qu’en est-il des facteurs que le producteur contrôle lui-même? Pourquoi parmi toutes les histoires de ces producteurs qui ne récolteront rien cette année y a-t-il la rare histoire de celui qui ne s’en sort pas trop mal? Au cours des dernières semaines j’ai tenté d’en découvrir un peu plus sur ces éléments qui peuvent rendre les champs du producteur plus résilients à ces variations entre les bonnes et mauvaises années.

Une piste intéressante m’est venue d’un bulletin que je reçois régulièrement qui est publié par l’organisation SEDELAN œuvrant au Burkina Faso. L’article relançait d’une certaine façon le débat entre les semences locales et les semences améliorées (qui sont, rappelez-vous, des variétés de semences développées par des instituts de recherche, réputées pour offrir un rendement supérieur aux variétés locales). L’utilisation des semences améliorées est aujourd’hui considérée par plusieurs comme une pratique essentielle à adopter. Alors pourquoi bon nombre de producteurs s’obstinent-ils à utiliser les semences locales? Est-ce parce que l’utilisation de semences améliorées demande un plus gros investissement financier de la part du producteur? Peut-être, en partie. Mais l’article du SEDELAN apporte une perspective différente sur la question, expliquant qu’ « une bonne semence, pour un paysan, c’est avant tout une semence adaptée à ses champs (à la qualité du sol de ses champs, qui parfois sont fatigués) et la pluviométrie instable de sa région ». Les semences améliorées offriront bien souvent un rendement supérieur aux semences locales uniquement si les conditions sont réunies, c’est-à-dire un sol bien nourri et avec une bonne rétention d’eau.  Dans les cas où les producteurs ne peuvent fournir ces conditions, l’utilisation des semences améliorées n’apportera rien de plus que les semences locales.

Impressionnant champ de sésame d'un producteur dans les environs de Yako (merci à Bernard Lefrançois pour la photo)

On entend ici et là les histoires de producteurs qui utilisent la même semence locale que ceux qui les entourent et qui pourtant obtiennent des rendements intéressants. Que font-ils de différent? Dans certains cas, l’utilisation du fumier sur les champs est un exemple assez radical de bonnes pratiques. Le fumier nourrit non seulement les plantes, mais améliore également la rétention d’eau des sols. En cas de faible pluviométrie, l’application du fumier peut significativement avantager le producteur en augmentant la résistance de son champ aux périodes sèches prolongées. En visitant notre propre champ de sésame il y a quelques semaines, on observe une petite partie du champ où les

En train d'examiner notre piètre champ de sésame - photo prise à une journée d'intervalle de la photo précédente (merci à Bernard Lefrançois pour la photo)

plantes doublent le reste du champ par leur taille. En discutant avec ceux qui ont préparé le champ pour nous, on nous dit que c’est à cet endroit que l’on a brûlé les résidus après le défrichage du champ. L’impact de ce petit surplus de nutriments est drastique; à quoi notre champ ressemblerait-il si l’on avait appliqué du fumier à pleine grandeur?

L’utilisation des semences améliorées est bien souvent avancée comme un facteur essentiel à l’obtention de meilleurs rendements chez les producteurs. Pourtant, les nuances qui existent dans les rendements obtenus et dans l’adoption de ces semences par les producteurs indiquent que plusieurs autres facteurs entrent en ligne de compte ici. Une semence améliorée sans des pratiques améliorées risque surtout de faire monter la facture du producteur sans se refléter dans ses rendements, surtout par des années où la pluie se fait rare…

L’équipe d’ISF au Burkina travaille à bâtir un système qui permet au producteur de développer son exploitation agricole au-delà de l’agriculture de subsistance. Pour ce faire, plusieurs morceaux du casse-tête doivent être réunis : une capacité d’accéder un marché pour écouler ses produits, une bonne compréhension de la rentabilité de son exploitation, etc. Avant tout cependant vient la production elle-même, qui reste incroyablement fragile aux variabilités climatiques. L’utilisation du fumier afin d’améliorer la rétention d’eau des sols illustre une approche à ces problématiques qui, loin d’être nouvelle, gagne en popularité au cours des dernières années : l’agro-écologie. On parle ici de techniques qui marient à la fois agronomie et écologie, visant à imiter en quelque sorte les processus naturels qui permettent de créer des conditions optimales pour la croissance des plantes. Malheureusement, ces approches demeurent souvent des expériences menées indépendamment d’autres efforts pour améliorer la productivité agricole, telles que les semences améliorées. À en juger par la grande variabilité des rendements obtenus cette année, les décisions faites par les producteurs ne se résument pas à noir ou blanc, mais gagneraient à être considérées comme un tout où, au final, les interactions entre ces différentes décisions sont plus importantes que chacune prise individuellement, que ce soit d’utiliser ou non les semences améliorées ou d’appliquer ou non le fumier.

Et si la pluie ne venait pas?

septembre 26, 2011 § 1 commentaire

De retour à Yako depuis maintenant plus de 2 semaines, je me retrempe tranquillement dans la vie d’ici après un mois de vacances au Canada. Le contraste entre ces deux mondes ne pourrait être plus frappant; aussitôt de retour dans l’un, on se demande un peu si l’autre existe vraiment, et vice-versa. À Yako depuis un an maintenant, c’est en septembre que j’y étais arrivée l’année dernière, en pleine saison des pluies. C’est un peu un paysage similaire que je m’attendais à y retrouver cette année : pluies torrentielles, routes inondées, la verte nature qui reprend vie un peu partout, les récoltes en vue. Pourtant cette année, les pluies se font rares. La verdure reste tout de même impressionnante; après une saison sèche où tout est couleur terre à part quelques manguiers ici et là qui persistent à produire leurs fruits dans un climat si hostile, la saison des pluies voit des herbes vert tendre pousser un peut partout et les champs de sorgho, petit mil, maïs, sésame, niébé et arachide verdir.

La semaine dernière, en discutant avec mon collègue Victor, un membre de la coopérative d’une quarantaine d’années, il me mentionne qu’il ne se souvient pas avoir vu un tel manque de pluie. Pendant que la fraîcheur de la pluie se fait attendre, la chaleur s’installe; sous le soleil cuisant on se croirait en pleine saison sèche. Partout, les producteurs espèrent que la fin septembre apportera quelques bonnes pluies bienfaisantes qui pourront sauver les récoltes. Déjà, on aperçoit ici et là des champs de maïs desséchés que même de prochaines pluies ne pourront sauver.

Bien sûr, mon champ de sésame ne fait pas exception. Les plantes sont petites, toujours en attente d’une bonne pluie. En sillonnant les villages environnants cependant, on remarque parfois un champ de sésame bien en fleurs, ou un champ où le sorgho s’étire au-delà de six pieds. Certains semblent donc avoir réussi, malgré le manque de pluie. Victor m’explique que cette année la récolte sera bonne pour les producteurs qui ont semé tôt ou ceux qui cultivent dans des bas-fonds. Par années de grandes pluies, les récoltes des producteurs qui sèment trop tôt risquent de pourrir, tandis que celles des bas-fonds seront inondées. Chaque année donc, les producteurs doivent prendre une chance en décidant quand semer, sans jamais trop savoir ce que la saison leur réserve.

Cette année, comme l’année dernière, la coopérative de Yako prévoyait contracter un prêt afin de procéder à l’achat puis à la vente groupée du haricot blanc (localement appelé niébé) produit par ses membres. Un contrat les attendait probablement avec le Programme Alimentaire Mondial (PAM) qui s’approvisionne auprès d’organisations paysannes du Burkina. Cependant, cette semaine la coopérative a décidé de ne pas aller de l’avant avec ses démarches de demande de prêt. Après consultation avec ses différentes coopératives membres, il semble que les quantités de niébé seront insuffisantes pour justifier toute une opération de collecte.

Les conséquences de cette décision ne sont pas négligeables. Plusieurs producteurs ont obtenu de l’engrais auprès de la coopérative en ne payant que 60% en début de campagne; il était prévu que les 40% restants seraient prélevés au moment de l’achat des récoltes par la coopérative. Comme ces achats risquent d’être plutôt faibles cette année, les producteurs devront dénicher l’argent pour rembourser en espèces. Une tâche difficile pour des producteurs qui auront de faibles récoltes, et un risque important pour la coopérative qui dépend de cet argent pour rembourser le prêt contracté afin de fournir ce service.

Côté travail, j’anticipais la campagne à venir comme une occasion de renforcer encore plus la coopérative dans le développement et la gestion de sa commercialisation, de tester un peu l’appui que nous avons apporté jusqu’à maintenant. Cette commercialisation n’aura sans doute pas lieu cette année; pourtant, une leçon importante reste à tirer ici. M. Sankara, président de la coopérative, me mentionne qu’en général une année sur deux n’est pas bonne côté climatique, si ce n’est pas deux années sur trois. Dans ce contexte où les mauvaises années se répètent plus souvent qu’on ne le voudrait, l’ampleur de l’impact d’un système de commercialisation fort peut être questionnée. Les producteurs peuvent-ils vraiment compter sur un système de commercialisation efficace pour s’extirper de la pauvreté quand celui-ci ne leur apporte des gains qu’une année sur deux, voire deux années sur trois?

En théorie, un système de commercialisation qui permet au producteur d’écouler sa production à bon prix année après année apparaît comme un point d’entrée prometteur pour le développement agricole au Burkina. Et si la pluie ne venait pas? C’est à ce moment qu’on se rappelle que tout ce monde socio-économique qui régit la vie des producteurs opère en fait à l’intérieur d’un monde écologique encore plus grand et plus complexe, qu’on contrôle encore moins, mais que nous ne pouvons négliger.

Le travail de notre équipe dans la commercialisation groupée se base sur les hypothèses qu’un appui à la commercialisation est un point d’impact important pour renforcer la capacité de gestion des organisations paysannes au Burkina et pour ultimement augmenter les revenus aux producteurs. Au cours des prochains mois, notre équipe se penchera un peu plus sur ces hypothèses en entreprenant des enquêtes sur le terrain, auprès des producteurs, en cherchant à mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre dans le monde la commercialisation. Et s’il y a une chose que le manque de pluie cette année nous rappelle, c’est que ces hypothèses dépendent d’une panoplie de facteurs dans la complexité du monde agricole.

PS: photos à venir sous peu!

Le sésame challenge 2011

août 2, 2011 § Poster un commentaire

Alors que les travaux aux champs sont bel et bien entamés, ma modeste production de sésame a pris des proportions bien plus grandes que prévues! Allez voir le site officiel de cette compétition entre producteurs nassara pour suivre toutes nos péripéties du labour jusqu’à la récolte: Le sésame challenge 2011

Le sésame burkinabè : une culture de rente en pleine croissance

août 2, 2011 § Poster un commentaire

Dans le cadre de ma tentative de production de sésame cette année, une petite chronique sur l’envolée de cette culture au Burkina au cours des dernières années!

Le sésame en fleur

Peu consommé au Burkina mais particulièrement prisé sur le marché international, le sésame se classe deuxième dans la liste des exportations agricoles du Burkina, après le coton. Sa haute teneur en huile (les graines contiennent 50% d’huile) explique en partie l’engouement pour le sésame; le processus d’extraction délicat en fait l’huile comestible la plus chère. Au Burkina, le sésame est parfois consommé sous forme de galettes sucrées ou écrasé comme ingrédient dans certaines sauces. Toutefois, contrairement à d’autres pays producteurs comme le Soudan ou l’Ouganda, le Burkina consomme peu de sa production de sésame, la majorité étant destinée à l’exportation. Avec une production qui a bondi au cours des dix dernières années, le sésame est en plein essor dans le pays alors que la demande mondiale est aussi à la hausse, entraînant les prix avec elle.

Originaire de l’Afrique, le sésame est aujourd’hui aussi cultivé en Asie. L’Asie a pendant plusieurs années occupé la première position en termes d’exportations, mais la production africaine a repris le dessus au cours des dernières années, occupant environ 45% des exportations en 2005. Avec une demande en pleine croissance sur le marché international, la production asiatique ne suffisait plus. L’Inde a connu des difficultés dans ses exportations dues à la mauvaise qualité de son sésame au goût amer et aux résidus de pesticides importants. La production africaine est encore aujourd’hui à la hausse, avec l’Afrique de l’Est en tête : l’Éthiopie, le Soudan et la Tanzanie produisent à eux seuls les trois quarts du sésame africain. Le Burkina Faso arrive quant à lui cinquième sur le continent. Cela laisse donc l’Afrique de l’Ouest en bonne posture pour s’insérer dans ce marché grandissant, à condition de pouvoir fournir un sésame de qualité.

Mais qu’est-ce qui distingue un bon sésame d’un moins bon?

Sur le plan international, on identifie un sésame de qualité supérieure selon les critères suivants :

  • Graines blanches (par opposé à des graines brunes, ou des graines de couleur variable)
  • L’absence d’amertume dans le goût
  • Haute teneur en huile
  • Une graine plus grosse
  • Absence de moisissure, de résidus et de pesticides

Graines de sésame

Que ce soit dans le sésame ou nombreuses autres cultures, les producteurs burkinabès choisissent de façon générale entre 2 types de semences : les semences locales et les semences améliorées. Les semences locales sont issues de plusieurs générations de producteurs; ce sont celles qui étaient utilisés par le père, le grand-père et ainsi de suite. Les producteurs choisissent donc souvent de préserver cet héritage et de continuer dans la même lignée, tout en évitant par la même occasion les dépenses pour l’achat de semences. De l’autre côté de la médaille, les semences améliorées sont des semences qui sont identifiées comme possédant des caractéristiques supérieures à celles des variétés traditionnelles. Elles sont bien souvent identifiées par des instituts de recherche afin de cibler des variétés qui sont plus appropriées aux conditions climatiques locales et qui possèdent les caractéristiques les plus recherchées sur le marché. Elles permettent généralement d’obtenir un rendement plus élevé et une production de meilleure qualité.

Pour le sésame, la semence améliorée la plus répandue au Burkina est une variété appelée S42, qui lui vaut sa réputation pour un sésame de bonne qualité sur le marché international. Les graines obtenues avec le sésame S42 sont bien blanches, contrairement aux semences locales qui donnent généralement des graines plus foncées, ce qui en fait le préféré sur les marchés local et international.

Bien entendu, d’autres facteurs que la demande internationale contribuent également à l’ascension du sésame au Burkina. C’est aussi une culture qui plaît aux producteurs car elle est relativement facile à produire, ne demandant pas beaucoup d’eau et résistant bien aux insectes ravageurs. Dans le nord du Burkina, où la pluviométrie est plus faible, ces caractéristiques sont particulièrement bienvenues et c’est là qu’on retrouve une grande part de la production de sésame burkinabè. Les rendements du sésame au Burkina atteignent généralement les 400 kg/ha, pouvant aller jusqu’à 700 ou 800 kg/ha dans des conditions optimales. En guise de comparaison, les rendements peuvent atteindre 1,5 tonnes/ha en culture intensive et mécanisée aux États-Unis.

Dans le contexte des insatisfactions que le Burkina a connu cette année chez ses producteurs cotonniers (jetez un coup d’œil ici et ici pour en savoir plus à ce sujet), le sésame est une culture qui pourrait bien profiter de l’occasion pour élargir encore un peu plus sa place sur le marché burkinabè aux dépens du coton.

Après la pluie le travail

juillet 9, 2011 § Poster un commentaire

Depuis quelques semaines déjà, la saison des pluies taquine les producteurs du Burkina. Une pluie ici et là nous fait croire que cette saison bienfaisante est maintenant installée. Les températures se sont rafraîchies un peu, la verdure renaît tranquillement dans la sécheresse des derniers mois. Ici à Yako, au moins deux bonnes pluies ont eu lieu. En quelques minutes les canaux se remplissent et bientôt des rivières temporaires apparaissent un peu partout dans les rues terreuses, inondant certaines cours et maisons au passage. Pourtant, les producteurs ne sont pas satisfaits. Les vraies pluies, ces pluies régulières qui leur permettent d’entamer le travail au champ, se font attendre.

La saison des pluies régit la vie au Burkina plus qu’aucune des saisons canadiennes ne régit la nôtre. C’est une période de travail intense qui commence, où 85% de la population entreprend de faire pousser ce qui les nourrira et assurera leurs revenus pour l’année. C’est une période pleine d’imprévus, ou les producteurs doivent déjouer les défis lancés par Mère Nature pour s’assurer une bonne récolte.  C’est aussi une saison qui repose sur le fragile équilibre de notre planète – allez voir l’excellente chronique de mon collègue Bernard ici pour en savoir plus sur la mécanique derrière le phénomène de la saison des pluies.

Une grande partie de notre travail auprès des organisations paysannes et des producteurs est d’améliorer la gestion souvent déficiente qui mène à une prise de décisions loin d’être optimale pour le producteur. Le conseil à l’exploitation familiale (CEF) mis en place par la CAP cette année vise exactement cela : outiller le producteur pour une meilleure prise de décisions. Le producteur y est entre autres amené à calculer ses coûts de production et ses revenus au cours d’une campagne, ainsi que la quantité de sa récolte qu’il prévoit consommer et celle qu’il pourra commercialiser. Il est amené à prévoir à quel moment et à quel acheteur il sera plus profitable pour lui de vendre, et il a aussi l’occasion de comparer les rendements qu’il a obtenus avec les rendements de ses pairs qui utilisent peut-être des méthodes différentes. La théorie est qu’en connaissant mieux son exploitation, le producteur est mieux outillé pour prendre des décisions pour la faire grandir et augmenter ses revenus. Peut-être qu’une culture donne un meilleur rendement qu’une autre? Mais si cette culture a des coûts de production plus élevés? Dans quelles cultures le producteur devrait-il investir afin de maximiser ses revenus?

Depuis mon arrivée au Burkina je travaille avec la coopérative sur son service de CEF. J’essaie de comprendre comment mieux adapter ses outils aux producteurs, quelles informations intéressent vraiment les producteurs et comment une organisation de faible capacité comme la CAP peut mettre en place un service durable. Il y a de cela quelques semaines, avec l’arrivée des pluies, j’ai décidé de faire l’expérience du CEF moi-même. Sur mon propre champ, avec mon propre cahier de suivi, avec ma propre conseillère CEF. C’est avec Honorine, collègue/conseillère CEF/colocataire, que je suis partie trouver une petite parcelle appropriée pour la culture du sésame dans son village de Ragounda. Un quart d’hectare (50m x 50m) que je sèmerai et récolterai moi-même, mais pour lequel je devrai payer la main d’œuvre nécessaire pour l’entretenir durant mes vacances au Canada.

En train de mesurer notre parcelle, en comptant les pas

Mais le projet ne s’arrête pas là. L’idée est devenue encore davantage intéressante lorsque mon Bernard, collègue d’ISF, s’est joint à l’expérience et a lui aussi demandé sa parcelle d’un quart d’hectare avec un objectif bien précis : obtenir de meilleurs revenus que moi. L’idée a évolué et est devenus la suivante : un de nous deux cultiverait sa parcelle en y ajoutant de l’engrais, l’autre sans engrais. Bien entendu, celui qui cultiverait avec engrais pourrait s’attendre à un meilleur rendement, mais aussi à des coûts de production plus élevés. En bout de ligne, lequel de ces deux facteurs aurait la plus grande influence sur les revenus de l’exploitation? L’expérience est d’autant plus intéressante du fait qu’en pratique, particulièrement pour le sésame, plusieurs producteurs choisissent en effet de ne pas utiliser l’engrais sur la base des coûts plus élevés que l’application d’engrais entraîne et des rendements satisfaisants obtenus sans engrais. L’intérêt environnemental de cette petite expérience n’est évidemment pas à mettre de côté non plus, mais je reviendrai là-dessus dans une prochaine chronique!

Chaque année, les producteurs prennent des décisions : ajouter ou non l’engrais; reprendre la semence locale que leur père et leur arrière-grand-père utilisaient ou adopter une variété de semence améliorée; vendre à la récolte ou stocker pour obtenir un prix plus élevé dans quelques mois; cultiver une plus grande superficie de telle ou telle culture, lesquelles répondront différemment à trop de pluie ou pas assez. L’idée ici est de plonger nous-mêmes dans ces différentes décisions que doivent prendre les producteurs au cours d’une campagne, mais d’abord et avant tout comment les prendre.

À venir dans une prochaine chronique: Le sésame burkinabè, une culture de rente en pleine croissance

Vendredi matin, 6h

juin 4, 2011 § Poster un commentaire

Il pleut à grosses gouttes. Depuis minuit, le tonnerre retentit et les éclairs illuminent la petite ville de Yako, endormie et plongée dans le noir par une panne d’électricité. Depuis mercredi soir, nous avons eu l’électricité pour environ 5 heures, hier après-midi. Hier matin, une réunion se tenait à la coopérative tout l’avant-midi. Pas d’électricité = pas de ventilos. Dans la chaleur qui dépasse les 40C, il devient difficile d’être productif. Dans toute la ville, les robinets ne laissent sortir que de l’air depuis mercredi soir. À la maison, on avait rempli tous nos bidons en prévision d’une coupure d’eau, mais notre réserve commence à s’épuiser. Vers midi, l’eau est revenue à l’un des robinets publics de la ville paraît-il. La petite fille d’une dizaine d’année qui habite à côté de chez moi m’offre d’emprunter mon vélo et d’aller faire remplir un de mes bidons. J’accepte, tout en me disant que ce n’est peut-être pas nécessaire, notre propre robinet devrait se remettre en fonction sous peu. De retour à la maison le soir, toujours pas d’eau. Ce n’est que vers 21h qu’elle reviendra finalement. La chaleur est toujours intense, nous attendons la pluie avec impatience. Comme tous les soirs depuis quelques semaines, j’installe mon petit matelas et mon filet à moustique dehors, car dedans la chaleur est insupportable. Mes voisins dorment aussi à la belle étoile tout autour de notre cour. Vers minuit, tout le monde est réveillé par les forts vents qui se lèvent. La pluie nous donne tout juste le temps de se déménager dedans avant de se mettre à tomber. Je sens finalement la fraîcheur de la pluie qui rentre par la fenêtre. D’une part je me réjouis de cette pluie qui brise la chaleur de la semaine, de la saison des pluies qui est enfin de retour. Mais en même temps je sens que c’est une pluie qui risque de durer jusqu’au petit matin. Vendredi matin doit se tenir à la coopérative un atelier avec les agents terrain du Conseil à l’exploitation familiale. Plusieurs personnes à la coopérative et moi-même avons travaillé fort ces dernières semaines pour réviser ce service offert par la coopérative et créer un service plus approprié pour les producteurs. Nous avons tenu un premier atelier la semaine dernière, et vendredi doit se tenir le deuxième qui permettra aux agents terrain de commencer le travail. Nous sommes déjà en retard, car une partie du travail doit se faire avant que le travail aux champs commence. Avec les pluies qui sont maintenant arrivées, ce travail commencera sous peu. Or, certains des agents terrain viennent de 70 km en moto. Avec la pluie, peu de chances qu’ils se rendent tôt ce matin. À mon réveil, l’électricité est de nouveau coupée. En pensant à la journée de formation qui nous attend et en me demandant si elle pourra se tenir ou pas, je me dis que, des fois, les Burkinabés ont raison quand ils disent que « c’est pas facile ».